Comité National de l'Enfance

 

Célébration du centenaire du Comité National de l'Enfance

 

 

 

Le Professeur Gabriel BLANCHER,

Président du Comité National de l’Enfance de 1983 à 2004,

présente le Comité National de l'Enfance, le 4 novembre 2002 au Sénat à Paris

 

HISTORIQUE DU COMITÉ NATIONAL DE L’ENFANCE ET DES COMITÉS DÉPARTEMENTAUX


L’histoire du Comité National de l’Enfance s’intègre tout naturellement dans celle de la protection de l’enfance. La preuve peut en être apportée par le rappel de la vie et de l’œuvre de ses présidents successifs ; j’essaierai ensuite de donner une vue d’ensemble de ses activités ; j’envisagerai enfin les perspectives d’avenir.

Notre fondateur, Paul STRAUSS, fut un pionnier de la protection médico-sociale de l’enfance et nous pouvons en être fiers. Né en 1852, il entre au Sénat à trente-trois ans, en 1885 ; en 1909 il est élu à l’Académie Nationale de Médecine ; en 1922 il devient Ministre de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociale, c’est-à-dire Ministre de la Santé ; il s’éteint en 1942, à l’âge de 90 ans. Son œuvre a été considérable ; il a notamment été à l’origine de la loi du 11 juin 1913, qui porte son nom, première loi concernant en France la protection après son accouchement de la mère qui travaille. C’est pour mieux assurer la protection de la mère et de l’enfant, pour créer des crèches, des consultations de nourrissons, des consultations prénatales, et veiller à l’hygiène du lait, qu’il fonde en 1902 la Ligue contre la mortalité infantile devenue par la suite le Comité National de l’Enfance.

Après Paul STRAUSS viennent Antonin MARFAN, grand pédiatre, Paul BAR, gynécologue-accoucheur de haute réputation, Pierre NOBECOURT, professeur de Clinique aux Enfants Malades, Edmond LESNE, chef de service de pédiatrie à l’Hôpital Trousseau. Tous ont continué avec talent et dans le même esprit l’œuvre de Paul STRAUSS.

J’ai connu personnellement les deux derniers présidents, Julien HUBER, chef de service aux Enfants Malades, qui fut assisté d’Henri ROUECHE, également pédiatre, et Henri DIRIART, avec qui j’ai travaillé en pleine confiance pendant de nombreuses années. Je lui ai succédé en 1983.

Le rôle du Comité a d’abord été, selon le souhait de son fondateur, une action médico-sociale globale en faveur de l’enfance, menée en particulier par les comités départementaux. La transformation essentielle est venue de la promulgation, à la Libération, des grands textes organisant la protection de l’enfance, en particulier de l’ordonnance du 2 novembre 1945 sur la protection maternelle et infantile. A partir de ce moment, l’action du Comité n’avait pas à faire double emploi avec celle menée officiellement par le Ministère, et son activité s’orienta essentiellement vers l’information de l’opinion et la formation du personnel au service de l’enfance.

A titre d’exemple, voici les sujets des cinq conférences organisées durant l’année 2002 : dans le cadre du MEDEC, « les sections sport-études » ; à l’occasion de notre Assemblée Générale, « les enfants adoptés à l’étranger » ; au cours de la Semaine Nationale de la Mère et de l’Enfant le 23 mai dernier « être père aujourd’hui », c’est-à-dire la formation de l’identité paternelle. Aux Entretiens de Bichat le 19 septembre le thème était : « Regard actuel sur les leucémies de l’enfant : prise en charge et pronostic ». Enfin le 5 décembre au siège du Comité nous envisagerons un problème de grande actualité : « Peut-on dire non à un enfant ? ».

Un autre élément majeur de notre activité d’information est la distribution aux femmes enceintes, par l’intermédiaire des Caisses de Sécurité Sociale, de « l’enfant du premier âge », guide de puériculture pratique, revu et mis à jour chaque année par le Comité en liaison avec le Ministère de la Santé. 740.000 exemplaires ont été distribués en 2001.

Que dire de notre activité de formation ? Elle m’amène à parler de notre Ecole d’Auxiliaires de puériculture Paul STRAUSS, créée en 1917, qui accueille chaque année 140 élèves et a formé depuis 1947 plus de 8.000 élèves diplômées.

Je tiens aussi à signaler l’activité de nos Comités Départementaux : celui de Rennes, animé par les Professeurs SENECAL et ROUSSEY ; celui de Lyon, longtemps dirigé par le regretté Professeur MONNET et qu’anime actuellement le Docteur GRAVERIAU ; celui de Besançon avec Madame le Docteur FLUSIN qui a succédé au Professeur RAFFI, et celui de Strasbourg où se sont succédé les Professeurs SCHNEEGANS et WILLARD. Je citerai aussi celui de Niort, celui de Toulouse, celui du Calvados.

En ce qui concerne les perspectives d’avenir, je voudrais insister sur deux points : d’abord la nécessité d’être imaginatifs, de faire porter notre effort sur les éléments essentiels dont dépend la protection de l’enfance, d’être si possible les premiers à les identifier, de continuer en somme dans la voie de pionnier que nous a tracée notre fondateur ; en outre, je pense, et c’était aussi la conception de Paul STRAUSS, que le Comité doit, toutes les fois que le souhait en est exprimé, fédérer les œuvres agissant en faveur de l’enfance, faciliter leur action, joindre à l’esprit d’initiative l’esprit d’ouverture.

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le Professeur Catherine ROLLET,

Professeur à l’Université de Versailles - Saint-Quentin-en-Yvelines.

 

De la Ligue contre la mortalité infantile au Comité national de l’enfance:
un siècle de promotion de l’enfance en France

 

Lorsque des médecins et hommes politiques français s’unissent en 1902 pour créer la Ligue contre la mortalité infantile, ils n’imaginaient probablement pas que leur institution existerait toujours en 2013. Transformée dès 1922 en un Comité national de l’enfance, la Ligue s’est adaptée aux bouleversements de l’après-guerre. Mais les circonstances n’en ont pas fait un rouage essentiel de la politique gouvernementale, contrairement à ce qui a pu se passer dans d’autres pays, en particulier en Belgique. C’est cette histoire de la Ligue et du Comité national de l’enfance dont nous voudrions retracer la genèse et le développement ici, en éclairant surtout la période 1902-1940.

Les débuts de la Ligue contre la mortalité infantile (1902-1918)
Tout part de la volonté d’un trio, Théophile Roussel (1816-1903), hygiéniste et homme politique, Paul Strauss (1852-1942), homme politique et Pierre Budin (1846-1907), obstétricien. Accompagnés par Albert Josias (1852-1906), médecin, Gaston Variot (1855-1930) et Henri de Rothschild (1872-1946), pédiatres, ces trois pionniers souhaitent « rassembler toutes les énergies pour rapprocher les pouvoirs publics et les initiatives privées » en vue de réduire la mortalité des enfants. Le contexte est très clair : « le péril de la dépopulation » a été dénoncé au Sénat et à l’Académie de médecine ; or l’ « opinion » est indifférente, à part quelques personnalités averties comme les docteurs Jacques Bertillon ou Adolphe Pinard.

Il s’agit de créer un mouvement d’opinion favorable aux enfants, et en particulier sensibilisé à leur survie. Lors de l’assemblée constitutive le 15 février 1902, Pierre Budin rappelle que la mortalité des enfants peut représenter jusqu’à 50 % des causes de décès dans certaines villes, par exemple à Halluin et Saint-Pol-sur-mer dans le Pas-de-Calais. Les gastro-entérites représentent une part considérable de la mortalité, liée à la mauvaise qualité du lait. Une prise de conscience est en train de naître : c’est le moment de créer un mouvement plus vaste, à l’échelle nationale « pour étudier partout le mal, le dénoncer, indiquer les remèdes… grouper les bonnes volontés ». Pierre Budin invite les collectivités locales, l’Etat et les oeuvres privées à agir ensemble. L’initiative est importante puisque Waldeck-Rousseau, président du conseil, est présent à cette assemblée constitutive. Cette participation n’est pas étonnante : un mois auparavant, en janvier 1902, le ministre a mis en place une Commissions extra-parlementaire chargée d’étudier la question de la « dépopulation ». C’est bien pour répondre à cet appel que se constitue la Ligue qui fait pendant à l’Alliance pour l’accroissement de la population française créée en 1896 par Jacques Bertillon : au volet « natalité » s’ajoute le volet « mortalité » [Rollet, 2001].

Théophile Roussel, un vétéran de la cause sociale, médecin, député, sénateur, qui a défendu devant le Parlement la plupart des lois sociales adoptées par la IIIe République, ne peux pas venir à la réunion mais il fait lire une lettre pleine d’intérêt pour notre propos. Il est convaincu de la difficulté de la lutte contre l’insuffisance de la natalité, en revanche, on peut réduire la mortalité infantile, puissant facteur, selon lui, de la dépopulation. Il faut trouver des solutions adaptées à des sociétés démocratiques, respectant la liberté des choix individuels : on ne peut s’immiscer dans les alcôves pour contrôler la procréation, en revanche, tout le monde souhaite « conserver » ses enfants. Il faut donc protéger la famille par un cadre législatif mais les efforts doivent porter aussi sur l’amélioration de leur cadre de vie, gage de la réduction des décès infantiles.

Enfin, Paul Strauss, l’homme politique du groupe, journaliste devenu député, puis sénateur, brosse un tableau complet de ce qui fait le fond de la mortalité des enfants, des causes directes (alcoolisme, tuberculose, syphilis, misère) aux causes indirectes (travail excessif des mères…). Il manque selon lui des institutions adéquates pour accueillir les mères en détresse. Il décompose l’action envisagée par la Ligue : une partie concernerait les enfants assistés et aurait pour objectif de conduire les conseils généraux à « consentir un minimum de sacrifices » ; une seconde partie porterait sur les enfants secourus élevés à domicile, de façon à ce que les allocations versées (« secours ») permettent aux mères pauvres de nourrir leurs propres enfants ; une troisième partie concernerait les enfants mis en nourrice et les enfants des nourrices : il s’agirait d’aider les mères à éviter cet « exode si aventureux » à la campagne. En centrant son action sur ces trois populations, la Ligue permettrait d’éviter 80 000 morts (sur 150 000 qui se produisent par an au cours de la première année de vie). Il s’agirait donc d’une œuvre de salut public, d’une œuvre nationale.

Après les trois interventions de Budin, Roussel et Strauss, Waldeck-Rousseau intervient en rappelant qu’ « en France on ne naît pas assez et on meurt trop » et en ajoutant que tous les périls se donnent d’abord rendez-vous autour de l’enfant. Si certaines causes sont inévitables, d’autres sont liées à l’imprévoyance, individuelle ou sociale, au défaut de sollicitude. Le président du Conseil conclut que la science donne aujourd’hui les moyens de combattre la mortalité infantile : il faut la vulgariser.

En résumé, la Ligue se donne comme objectif de « combattre, par tous les moyens possibles, la mortalité excessive et évitable des enfants du premier âge » : les mots-clés ressortent bien de cette annonce qui va guider toute l’activité de la Ligue jusqu’à la guerre.

Dès l’année 1903, Paul Strauss définit quatre objectifs concrets de la Ligue : procéder à des enquêtes circonstanciées, vulgariser les œuvres efficaces, éduquer les mères, stimuler les pouvoirs publics. L’idée de l’universalisation du droit à la protection se lit dans la déclaration de Paul Strauss : « tous les enfants, quels qu’ils soient, doivent, dans une certaine mesure, être l’objet d’une surveillance discrète », autrement dit, les pouvoirs publics ont le devoir de protéger tous les enfants.

Pas d’action sans une connaissance précise de la situation. Les statistiques permettent à la fois d’établir un bon diagnostic et de mesurer l’effet d’une action. Une première enquête est menée, dans le Pas-de-Calais, grâce aux efforts du docteur Ausset, de Lille. Des statistiques intéressantes sont envoyées pour le département de la Côte-d’Or en 1903. Le docteur Bézy transmet en 1904 une étude sur la mortalité infantile en Haute-Garonne pour la période 1897-1901. En 1909, le docteur Ausset conduit une enquête générale sur la situation des consultations de nourrissons en France. 381 réponses parviennent à la Ligue concernant 64 départements. Les consultations sont un échec dans trois d’entre eux seulement : Indre, Ardèche, Vienne. Partout ailleurs ont été créées une ou plusieurs consultations. A Marseille et dans l’Yonne, on cherche à évaluer l’effet de la consultation sur la mortalité infantile. La baisse est encore modeste.

L’année 1903 voit aussi le début d’une grande tournée de conférences dans toute la France : les membres de la Ligue se dépensent sans compter. Le travail de vulgarisation s’intensifie en 1904, Budin s’y adonne avec ardeur et à la suite de ses conférences, des consultations et des Gouttes de lait se créent un peu partout dans le Nord de la France et dans l’Yonne. L’effort s’étend hors de France, en Algérie et à Madagascar ; mais cette activité faiblit après la mort de Budin en 1907. Elle reprend en 1913, notamment à Paris, avec l’introduction de clichés sur écran, innovation importante.

Les membres de la Ligue préparent aussi des contributions multiples aux travaux de la Commission de la dépopulation : Budin, Variot, Drouineau rédigent des rapports.
Certains membres de la Ligue se préoccupent aussi de faire évoluer le cadre législatif de la protection des enfants, notamment en ce qui concerne la recherche de la paternité, le congé rémunéré des femmes en couches, l’avortement, le contrôle du lait, l’interdiction de l’assurance sur décès des enfants au-dessous de 12 ans, la création des chambres d’allaitement. Dès sa création et jusqu’à la grande guerre, la Ligue constitue une force de proposition législative.

Les membres de la Ligue cherchent à souligner les initiatives innovantes et intéressantes. Ainsi, lors de l’assemblée générale du 8 juin 1910, le docteur Aviragnet signale la création d’un jardin réservé aux nourrissons, à l’initiative du docteur Ancelet, dans le 14e arrondissement. De même, la création de la Pouponnière à Porchefontaine (Versailles) est saluée dans le Bulletin de 1911 [De Luca, Rollet, 1999]. A mesure que le temps passe, en effet, les membres de la Ligue se rendent compte que les moyens dont disposent les pouvoirs publics pour faire diminuer la mortalité infantile sont encore trop limités : la loi Roussel sur les enfants placés en nourrice (1874) ne concerne qu’une minorité de la population infantile (170 000 enfants de 0 à 2 ans). C’est dans le cadre de cette loi cependant que certains départements ont pu créer des consultations. Le Finistère est à cet égard exemplaire. Département dans lequel la fécondité est encore élevée (3,11 enfants par femme au lieu de 2,07 en moyenne en France), le conseil général, à la demande du préfet, a donné l’impulsion pour que soient créées des consultations à l’intention de tous les nourrissons et de toutes les mères « secourues » et « libres ». 40 consultations ont vu le jour : sur 7 000 pesées en 1908, la moitié concerne des mères dites « libres » [Rollet, 1990, 374-392]. Mais seuls quelques départements seulement ont suivi cet exemple notamment le Nord, le Pas-de-Calais, l’Yonne ; les zones rurales sont peu touchées par le mouvement, les mères enceintes et les nouveau-nés ne sont guère suivis. D’ailleurs ces régions manquent de médecins et d’équipements. Concernant les villes, l’accent est mis en 1913 sur la nécessité de créer des chambres d’allaitement dans lesquelles les mères pourraient venir allaiter leur nouveau-né plusieurs fois par jour pendant leur journée de travail. La Ligue souhaite qu’il en soit créé dans toute usine où travaillent au moins cent femmes.

Un autre sujet émerge juste avant la grande guerre, la formation des médecins. Le docteur Marfan estime, lors de l’assemblée générale de 1912 que les étudiants en médecine ne sont pas formés à l’hygiène et à la pathologie des nourrissons. Il suggère qu’à chaque clinique soient associées une consultation de nourrissons, une consultation pour enfants malades et une crèche destinée à héberger les enfants atteints de maladies aiguës. Les étudiants devraient faire des stages dans ces trois sections.

Les premières années de la Ligue sont donc marquées par un intense travail de vulgarisation : diffuser des idées, démontrer comment créer des consultations, analyser les réalisations, promouvoir les idées neuves… Mais les limites d’une telle action sont visibles : il n’existe pas de cadre législatif spécifique qui encadrerait et stimulerait la création de nouveaux lieux de protection maternelle et infantile et la Ligue n’est pas chargée officiellement de cette mission. L’action reste liée à l’initiative de quelques médecins, de quelques préfets particulièrement actifs. Le réseau des institutions protectrices est très hétérogène selon les régions, les innovations sont brillantes mais isolées.

La Ligue perd successivement deux de ses fondateurs, Théophile Roussel en 1904 et Pierre Budin en 1907. Reste Paul Strauss qui sera le pilier de cette association jusqu’à sa mort en 1942. La Ligue demeure très parisienne. Malgré des appuis locaux importants (Bordeaux, Lille,…), seules quelques sections provinciales se créent avant la guerre : c’est le cas de la section toulousaine, créée en 1904, à l’initiative du docteur Bézy. Le travail de cette section est orienté vers les secours aux mères et l’enseignement (école de puériculture). Une autre section est créée en Charente en mai 1914.

La grande guerre constitue une parenthèse pour la Ligue parce que les médecins sont mobilisés et que les activités de la Ligue sont intégrées, dans le cas de la région parisienne, dans celles organisées par le gouvernement militaire de la place de Paris, sous la direction du docteur Pinard. Cependant, on doit noter la création en pleine guerre (1917), de l’Ecole centrale de puériculture à Paris, première école destinée à former des auxiliaires de puériculture (devenue Ecole Paul Strauss qui fonctionne toujours en 2013).


De la Ligue au Comité national de l’enfance
Pourquoi et comment est-on passé de la Ligue au Comité national de l’enfance ? Quel état d’esprit nouveau ce changement dénote-t-il ?

C’est Paul Strauss, dont l’influence est grandissante au sein de la Ligue, qui trace dans La Revue Philanthropique , le bilan catastrophique de la guerre : morts, disparus mais aussi blessés, infirmes et déficit des naissances. Pourtant, la lutte contre la mortalité infantile s’est poursuivie pendant la guerre, avec des méthodes nouvelles. L’Office central d’assistance maternelle et infantile créé dès le début du conflit a effectué un travail important de rationalisation des efforts pour concilier deux impératifs : recourir massivement au travail des femmes dans les usines de guerre tout en leur assurant, à elles et à leurs nouveau-nés une protection de qualité. Un gros effort a été entrepris pour multiplier les « œuvres » qui leur sont destinées : cantines maternelles, chambres d’allaitement, pouponnières. Il s’agit au lendemain de la guerre de sauvegarder ces « œuvres » dont certaines sont très novatrices.

Le temps est venu, selon Paul Strauss, de changer de méthode, en s’inspirant de l’orientation donnée par la loi du 17 juin 1913. Cette loi institue en quelque sorte l’enquête à domicile, la « visite sanitaire au foyer familial ». Il faut, selon Paul Strauss, créer une unité de méthode, de direction et de protection visant l’éducation des enfants du premier âge, la protection de la maternité, le logement et l’éducation ménagère. Ce but ne peut être atteint que par la visite à domicile. L’exemple en a été donné par la Croix-Rouge américaine qui a formé des infirmières-visiteuses. Le temps des visiteuses, éducatrices des mères et protectrices des enfants, est donc venu ! [Rollet, 1990, 392-416]

Le docteur Lesage confirme les analyses de Paul Strauss. Il souligne deux tendances nouvelles dans la puériculture. La première concerne une région rurale, elle s’est illustrée par la création à Dax de consultations ambulantes de nourrissons et d’un petit hôpital d’enfants de 25 lits. La seconde concerne un quartier populaire de Paris : le patronage franco-américain du XIVe arrondissement associant la Croix-Rouge américaine et le docteur Lesage a systématisé à l’échelle de l’arrondissement la surveillance de tous les nouveau-nés : les naissances sont relevées à l’état civil, des visiteuses sont envoyées au domicile de chaque mère pour évaluer leur situation sociale, la conseiller, l’inciter à fréquenter une consultation, lui offrir une aide en argent ou en nature. Le financement provient de la mairie, des initiatives privées et de la Croix-Rouge américaine. Les résultats paraissent probants : la mortalité infantile diminue quand, au conseil médical s’ajoutent les secours et la surveillance à domicile.

La Ligue refondée sous le nom de Comité national de l’enfance le 5 mars 1922 , sous la présidence de Paul Strauss, devenu Ministre de l’Hygiène, de l’Assistance et de la Prévoyance sociales, se lance dans un élargissement de ses missions dans quatre directions. Il s’agit non seulement de s’intéresser à l’enfant du premier âge mais aussi à l’enfant qui grandit et à l’adolescent [Bardet et alli, 2003]. C’est du reste un mouvement beaucoup plus général qui déborde les frontières primitives de la lutte contre la mortalité infantile et s’intéresse à des institutions comme les dispensaires d’hygiène scolaire, les colonies de vacances [Downs, 2002], les classes aérées [Chatelet et Alii, 2003], les préventoriums. Il s’agit aussi de regrouper les énergies, de coordonner les œuvres privées et les pouvoirs publics : « il ne faut pas que l’Etat étouffe les initiatives privées ; il doit avoir confiance en elles… et les charger d’appliquer les lois, sous sa haute direction » . Il s’agit de rechercher, non seulement les causes médicales des décès mais aussi, et surtout, les causes sociales de la mortalité. Enfin, il s’agit de toucher toute la population, vision encore très largement utopique et illustrée seulement par la proposition de l’obligation du carnet de croissance [Rollet, 2003, 2004].

Le Comité continue de jouer le rôle d’un lieu de discussion autour de propositions législatives nouvelles. En 1923, il travaille à la modernisation du règlement des crèches et à la création des asiles d’allaitement, des pouponnières et des Maisons maternelles. En janvier 1925 par exemple, il publie un rapport sur les consultations de femmes enceintes qui met l’accent sur le rôle des assistantes sociales en ville et des sages-femmes à la campagne, mais aussi une étude sur les jardins d’enfants et l’éducation en plein air.

Le Comité se lance dans des actions de plus grande envergure qu’avant la guerre : ses moyens financiers le lui permettent : en 1922 par exemple, il reçoit de la part de l’Etat une subvention de 122 000 francs, ses recettes totales s’élèvent en 1923 à 133 000 francs et ses dépenses à 130 000 francs. En 1924, les recettes atteignent 166 486 francs et les dépenses 159 528 ; en 1926 202 016 et 200 002 francs. Ce budget croissant rapidement permet des actions décentralisées.

Le Comité monte une campagne entièrement nouvelle en faveur des consultations de nourrissons : il produit des fiches médicales, des notices concernant la création et le fonctionnement des consultations, des instructions sur l’allaitement, des affiches sur le poids, la taille, la ration alimentaire. Il s’agit bien d’un travail de propagande à grande échelle. Ce travail va de pair avec l’effort d’éducation rendu possible par la circulaire envoyée aux préfets sur l’enseignement pratique de la puériculture dans les écoles de filles (circulaire Bérard-Strauss, 1923). Dans le même esprit, le Comité publie des brochures de vulgarisation : en 1924, il sort des « Instructions pour allaiter, nourrir et élever des nourrissons », au titre bien traditionnel. En 1928, l’idée est plus neuve : les «Leçons élémentaires de puériculture » vendues 2 francs l’exemplaire en 1928, connaissent un gros succès avec 158 000 exemplaires vendus en 1928. L’opuscule s’adresse aux institutrices et aux fillettes et servent de support à dix leçons.

Ce qui fait le succès du travail du Comité, c’est la décentralisation avec la création de sections un peu partout en France. En 1928, 48 sections se sont créées. Ces sections travaillent en relation avec l’Office départemental d’hygiène sociale, la Ligue des Familles nombreuses, l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, elles organisent des fêtes de l’enfance.
Ce dispositif permet de multiplier et de délocaliser les initiatives. Un bon exemple de ce processus est fourni par l’organisation d’une grande manifestation en faveur de l’enfance. Elle commence en 1925 avec la mise en place les 27 et 28 juin 1925 d’une Journée de l’enfance. Mais la manifestation se limite à Paris. Trois ans plus tard, une Semaine nationale de l’enfance est organisée là encore à Paris. Mais en 1932, la Semaine est mise en place partout où il existe une section locale. Malgré la crise économique, le succès de cette manifestation est bien réel, que traduit le budget des recettes en augmentation : 1.335.942 francs en 1932, 2.172.027 en 1935, 2.225.351 en 1937, 2.587.625 en 1939. Le succès de la Semaine, qui va désormais occuper une place importante dans l’activité des sections locales du Comité, est dû à différents facteurs, dont la collaboration des écoles, l’effort de propagande (affiches, timbres, cartes postales…), le soutien actif d’artistes (peintres, graveurs), et l’indépendance des comités départementaux. Elle bénéficie surtout du soutien de l’Etat et de ses organes spécialisés : une circulaire du ministre de l’Intérieur reprise par le ministre de la Santé publique, recommande aux préfets de soutenir cette manifestation en organisant la vente sur la voie publique d’insignes, de médailles, de cartes postales et d’insignes spécialement édités pour l’événement. En 1932, 766.600 insignes en carton, 903.138 « roses de l’enfance », 22.000 affiches de propagande (« 80.000 bébés meurent chaque année »), 9.950 affiches éducatives (« Protégez les nourrissons contre les chaleurs et les mouches ») ont été envoyés de Paris vers les sections départementales. Mais la Semaine touche peu les régions rurales, c’est une manifestation avant tout urbaine.

La Semaine est devenue une véritable affaire, mobilisant des fonds, des personnes bénévoles et touchant des populations nombreuses. Les fonds recueillis, des sommes importantes chaque année, sont redistribués parmi les « œuvres » de protection maternelle et infantile. Ainsi, en 1939, le Comité du département du Nord recueille un total de 227.116 frs, il accorde notamment 30.000 frs à la Sauvegarde du Nourrisson de Tourcoing, 12.000 frs au Centre maternel et infantile de la même ville, 10.000 frs aux Oeuvres des infirmières visiteuses de Roubaix, 8.000 frs à la Société lilloise de protection de l’enfance etc.

En organisant des congrès, le Comité acquiert une dimension internationale entre les deux guerres. En 1922, il accueille à Paris le 4e Congrès de Protection maternelle et infantile. Trois questions sur quatre portèrent sur l’enfant en relation avec sa mère, ce qui correspond bien à l’orientation prise depuis la guerre : protection de la mère et durant les couches, promotion de l’allaitement maternel, protection du bébé séparé de sa mère. La quatrième question est consacrée à l’assistance et à l’enseignement [Rollet, 2001]. En 1933, se tient à Paris, un nouveau congrès sous le patronage du président de la république. Le thème en est la « protection de l’enfance ». Le programme se décompose en deux sections, la première consacrée à la maternité et aux consultations prénatales, la seconde à la première enfance, avec en sous-titre « De l’importance de l’éducation technique des mères dans la lutte contre la mortalité infantile ». Ce sous-titre illustre bien le nouveau paradigme présidant à la lutte contre la mortalité infantile qui passe désormais par la responsabilisation des mères. Des délégués de 33 pays illustrent le rayonnement international de ce congrès sous l’égide du Comité.


Conclusion
La guerre est de nouveau une période de mise en sommeil du Comité. Après des mois d’incertitude, le Comité se rapproche du gouvernement de Vichy qui distribue les subsides et retrouve certaines activités , mais il perd l’aura de l’entre-deux-guerres. La période sombre de Vichy le touche de plein fouet, avec la mise à l’écart de son président-fondateur, Paul Strauss, d’origine juive. De sa résidence de Hendaye, le fondateur de la Ligue, donne sa démission, non sans un message poignant. La période « Strauss » se termine avec un hommage appuyé du Conseil du Comité en pleine guerre.

Divers présidents prennent sa suite et réaniment cette association après la guerre. Mais la période glorieuse des années 1920 et 1930 est passée : avec les ordonnances de novembre 1945 sur la PMI, le Comité n’est pas devenu un rouage essentiel de la politique de protection maternelle et infantile. Il n’est pas investi d’un pouvoir d’impulsion de la politique menée, il n’a pas le contrôle de la distribution des fonds publics. Largement dominé par des pédiatres, il reste cependant une force de réflexion dans le domaine de la pédiatrie sociale et préside toujours aux destinées de l’école Paul Strauss, qui forme chaque année 140 auxiliaires de puériculture.
Une raison majeure de cette évolution bien différente de celle qui s’est déroulée en Belgique autour de l’Œuvre nationale de l’enfance réside dans le fait que l’Etat est intervenu plus tôt en France dans ce champ de la mortalité des enfants. Le problème émerge en effet comme question nationale dès la fin du Second Empire, dans le cadre d’une réévaluation de la place de la France en Europe. La faible croissance démographique de la France comparativement à ses voisins frappe d’autant plus les contemporains que certaines contrées voisines, en particulier l’Allemagne, sont déterminées à réaliser leur unité nationale, y compris par la guerre. Face aux dangers pressentis, des parlementaires et des médecins unissent leurs efforts pour analyser plus en détail la situation démographique. L’Etat décide d’intervenir en faveur d’une catégorie particulièrement vulnérable, les enfants en nourrice. La loi, votée en décembre 1874 (Loi dite Roussel) va servir de socle à toute la politique de protection de l’enfance jusqu’à la seconde guerre mondiale. Quelques lois adoptées ultérieurement (loi de 1889 concernant les enfants moralement abandonnés et maltraités, loi de 1904 sur les enfants assistés) consolideront le dispositif en élargissant les groupes de population protégés. Comme il s’agit de lois à appliquer sur tout le territoire, l’Etat et ses services, en particulier l’Assistance publique, sont fortement impliqués dans cette gestion de la protection de l’enfance : les inspecteurs et les médecins-inspecteurs procèdent à des visites de contrôle au domicile des nourrices, ils font des rapports annuels et deviennent des experts en la matière. Les découvertes de l’époque pastorienne engendrent des modalités d’intervention très différentes, qui impliquent des médecins hospitaliers en ville, s’intéressent aux populations ouvrières urbaines en les aidant à surveiller la croissance de leur enfant et en leur assurant une meilleure alimentation. La Ligue se met en place lors de cette seconde phase de la protection de l’enfance, qui voit un élargissement sensible de la protection infantile en direction des populations urbaines appartenant aux classes ouvrières et moyennes, avec des moyens tout à fait nouveau. Mais la Ligue n’a pas fait disparaître les anciennes structures. Les anciens dispositifs (autour de la prise en charge des enfants abandonnés, des enfants en nourrice, des enfants maltraités) et les nouveaux (autour des consultations de nourrissons, des Gouttes de lait, des consultations hospitalières pour les mères et les enfants) se sont combinés entre les deux guerres, mais la Ligue n’a pas eu le champ libre pour occuper une place dominante comme en Belgique. Du fait de l’ancienneté (relative) de l’intervention de l’Etat dans le champ de l’enfance en France, la place accordée à l’initiative privée a été contestée, d’autant plus que le débat politique sur les relations entre les Eglises et l’Etat se fait plus vif à la fin du XIXe siècle. Au contraire, l’Oeuvre nationale de l’enfance qui émerge à la fin de la première guerre mondiale occupe en Belgique un terrain beaucoup plus ouvert à toutes les initiatives privées, ce que la loi institue d’ailleurs comme règle générale de fonctionnement de la protection de l’enfance belge, parce que des structures d’Etat n’existaient pas au préalable dans ce pays. Ainsi, le devenir différent de ces deux institutions en France et en Belgique s’explique par le fait qu’elles émergent dans des contextes politiques et administratifs bien différents liés à l’histoire longue de la protection de l’enfance dans les deux pays.

Références
Bardet J.-P., Luc J.-N., Robin-Romero I., Rollet C., dir., 2003, Lorsque l'enfant grandit. Entre dépendance et autonomie, Publications de la Sorbonne.

Châtelet A.-M., Lerch D., Luc J.-N., dir., 2003, L’Ecole de plein air. Une expérience pédagogique et architecturale dans l’Europe du XXe siècl, Editions Recherches.

De Luca V., Rollet C.,1999, La Pouponnière de Porchefontaine. L'expérience d'une institution sanitaire et sociale, L'Harmattan, Logiques sociales.

De Luca V., Rollet C., 2005, « La vulnérabilité des enfants dans le contexte de la guerre : Santé et mortalité en 1939-1945 », in Famines et exclusions en France sous l'Occupation, dir I. Von Bueltzingsloewen, Rennes, PUR, à paraître.

Downs L. L.,2002, Childhood in the promised land. Working class movements and the colonies de vacances in France, 1880-1960, Durham et Londres, Duke University Press.

Rollet C.,1990, La politique à l'égard de la petite enfance sous la IIIème République, Paris, PUF/INED.

Rollet C., 2001, « La santé et la protection de l'enfant vues à travers les Congrès internationaux (1880-1920) », Annales de démographie historique, p. 97-116.

Rollet C., 2001, « Ligue contre la mortalité infantile et Alliance pour l’accroissement de la population française : deux familles de pensée et d’actions ? » in Famille, parenté et réseaux en Occident. Mélanges offerts à Alfred Perrenoud, Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, p. 135-150.

Rollet C., 2003, “History of the Health notebook in France : a stake for mothers, doctors and State”, Dynamis, vol. 23, p. 143-166.

Rollet C., 2004, « Le carnet de santé pour les enfants en Europe », Medicina e Storia, n° 7, p.31-55.
 

La revue Philanthropique, tome XL, n° 262, 15 juin 1919, p. 223-255.

Reconnu d’utilité publique par décret du 2 août 1922.
Bulletin trimestriel du Comité national de l’enfance, 1e année, n° 1, janvier 1924.
Notamment en procédant à des enquêtes sur les conséquences des restrictions alimentaires sur l’état de santé des enfants et des jeunes

[De Luca V, Rollet C., 2005]

 

 

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